Le Cinquantenaire de l’Indépendance de l’Algérie : quand l’Empire contre-attaque…
La France semble plus concernée par le Cinquantenaire de l'indépendance de l'Algérie que ne l'est le pouvoir algérien. Depuis l'investiture de Bouteflika, il a abandonné la ferveur commémorative des dates symboliques de son Histoire contemporaine...
A cinq mois du Cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie, l’Etat français multiplie des initiatives parlementaires par des propositions de lois ayant un rapport avec la guerre d’Algérie, tient des discours de prévenance à l’égard d’Alger sur les dérives éventuelles que les festivités de ce demi-siècle d’indépendance porteraient sur les relations Algéro-françaises minées par ce vieux contentieux historique, dépêche des émissaires de premier rang à Alger et réactive sur le plan médiatique, une série de témoignages sur le drame vécu par les pieds-noirs et les harkis l’été 1962.
Autant de faits avérés par lesquels la France entend mettre sa griffe historique de l’ancien Empire colonial et de l’Etat de la Vème république de Nicolas Sarkozy sur la mémoire de cet événement sur lequel l’Etat algérien, le principal concerné, n’a pas dit mot, en tout cas ne semble pas manifester un intérêt quelconque à cet évènement qui le concerne, pourtant, de premier chef. De fait, le rapport de force dans la "guerre des mémoires" s’est-il inversé au profit cette fois d’une France qui semble décidée à court-circuiter Alger, à neutraliser ses revendications officielles sur la reconnaissance de ses crimes de guerre, la réparation de la mémoire et, ainsi, prendre l’initiative d’inscrire ce Cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie hors de ce "contentieux historique" ravivé, exploité par les uns et les autres à des fins électoralistes.
La loi sur la colonisation positive
En France, depuis la révolte des banlieues en 2005, le poids du passé colonial, la mémoire ouvrière de l’immigration algérienne, les questions houleuses sur l’identité, ont occupé les devants de la scène politique, publique et médiatique au point que le phénomène insurrectionnel était perçu comme le résultat d’une discrimination historique, hors de ses réalités socio-économiques et éducatives. Les mesures qui ont été prises pour éteindre l’incendie, en plus de la répression policière, ont été elles aussi empreintes d’ "indigénisme": promouvoir une politique de proximité avec les banlieues, nommer au gouvernement des représentants qui en sont issus, promouvoir une discrimination positive, ouvrir les portes des grandes écoles à un quota étudié à la loupe de jeunes immigrés de ces "réserves" qui apparaîtront non plus des proscrits de la République mais des sujets actifs, parfaitement intégrés dans les échelons du mérite et de la distinction. Les interventions de Fadhéla Amara, alors secrétaire d'État chargée de la Politique de la Ville du deuxième gouvernement François Fillon (2007-2010) exprimaient un inconfort, un malaise d' une posture assise entre deux chaises : être une immigrée de service au sein d’un gouvernement de droite et représenter la légitimité des revendications des immigrés de la troisième génération qui, après la guerre de leurs grands-pères, l’exploitation esclavagiste de leur père par le système économique, sont confrontés aux nouvelles manifestations identitaires: l’islam de cave, le chômage endémique, le retour de la chasse au faciès sous le prétexte du "tout sécuritaire". Une année à peine après la révolte des banlieues qui donnaient des signes d’un autre « mai 68 » de jeunes français issus de l’immigration, la loi sur "la colonisation positive" a eu pour effet une levée de bouclier parmi les intellectuels français, algéro-français, algériens et a fait rebondir, surtout en France, notamment par des publications d’historiens, de sociologues, d’anthropologues, tout le passe des premières années de la conquête coloniale de l’Algérie. Les ouvrages comme "Coloniser. Exterminer" d’Olivier Le Cour Granmaison, sorti à cette période, apporte une contradiction "scientifique" à l’esprit de cette loi dont le principal article 4 a été abrogé.
Elisabeth Schemla chez Bouteflika
Paradoxalement, dès sa première mandature, le Président Bouteflika semble souffler le chaud et le froid sue cette question de la repentance. L’été 2000 fut même consacrée au retour des pieds-noirs en voyages organisés soutenus par des publications à Paris et à Alger : L’ouvrage de Khalida Messaoudi ( avant de devenir Khalida Toumi) "Entretiens avec Elisabeth Schemla, Une Algérienne debout", paru en 1995 ( collection J’ai lu) refait surface dans une nouvelle édition et importé en Algérie. Elisabeth Chemla qui fut reçue par Bouteflika par les soins cette fois de Khalida Toumi a retrouvé les lieux de son enfance au cœur d’Alger où habitaient ses parents, exerçait son père en tant que médecin, rencontre Khalida Toumi et font des entrteiens mutuels où les souvenirs d’une Algérie en guerre vue par une Française d’Algérie côtoient ceux d’une Algérie en lutte contre l’intégrisme islamiste porté par Khalida Messaoudi alors vice présidente du "Mouvement algérien pour la République". Les connotations portées par la nostalgie du passé colonial (qui se veut subjectif et commémoratif) et celles exprimées par la résistance d’une ministre de la Culture, moderne, résolument républicaine, emblème de la lutte contre l’islamisme, font de cet ouvrage un panégyrique de la France coloniale dans une Algérie en danger de mort, et ce, sous la protection officielle et active du Président de la République. L’ouvrage, publié en France, a fait l’objet de matraquages publicitaires dans les médias. Elisabeth Schemla a multiplié les ventes dédicaces et les conférences sur l’ "Algérie de papa" à titre de journaliste. Sans oublier, la polémique nourrie sur le retour du chanteur Enrico Macias à Constantine, dont Bouteflika aurait fait l’effigie même de la Réconciliation
Les reculades de Bouteflika
Dans le même contexte, Bouteflika accorde, dans le sillage de l’amnistie en faveur du terrorisme islamiste, une repentance implicite aux harkis après les avoir insultés pour plaire à l’électorat islamiste de son premier mandat et reçoit une délégation d’anciens combattants conduite par Hamlaoui Mekachra, natif de Souk Ahras, nommé en 2005 vice-Président de la "Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie, des combats du Maroc et de Tunisie", en application de l’article 3 de la loi du 23 février 2005. Cette loi demandait (dans son article 4 abrogé) que "les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord », a été reçu en Algérie, au moment même où les harkis rapatriés revendiquaient leur statut de combattants français durant la guerre d’Algérie et non plus seulement à titre de « supplétifs". Après son hospitalisation dans une clinique française, Bouteflika doublement affaibli, physiquement et politiquement vis-à-vis d’une France qui lui a sauvé la vie, a effacé de ses discours allant s’amenuisant, les diatribes contre les "Hizb França", les harkis, le passé colonial de la France dont il fut le harangueur néo-nationaliste de 54.
Face à l’offensive de la politique de la France sur la "guerre des mémoires" inter rives, Bouteflika a observé une reculade, un repli, au terme de la consécration par référendum de la loi d’amnistie accordant l’impunité aux maquis du terrorisme islamiste au sein desquels, selon plusieurs informations rapportées par la presse (non confirmées dans les faits) activaient des réseaux néo-colonialistes, y compris d’anciens harkis recyclés dans les sphères du pouvoir. La visite historique du Président Jacques Chirac en 2001 qui s’est rendu à Bab El Oued après les intempéries meurtrières, a poussé Bouteflika à ses derniers retranchements sur la question du passé colonial de la France dont il n’a plus reparlé. Mieux : récemment, c’est son chef de gouvernement, Ahmed Ouyahia, qui accuse Erdogan de faire du passé colonial de la France en Algérie un fond de commerce au moment où la Turquie s’élevait avec véhémence contre la loi criminalisant la négation du génocide arménien.
Face donc au pouvoir algérien, sur la défensive, accusant les coups, battant en retraite dans ce champ des batailles historiques, le gouvernement de Sarkozy multiplient les pressions, occupe le terrain de la mémoire de la guerre d’Algérie et organise le 1er Avril 2011 un "Cinquantenaire des Indépendances africaines" sous le slogan exotique de "Françafrique" illustré par une carte grandeur nature constellée de 14 colonies de l’Empire, rend un hommage appuyé à Aimé Césaire, le chantre de la Négritude et booste la production littéraire, journalistique et mémorielle sur son passé colonial en Algérie. Et pas seulement.
2012 : adoption d’une loi pénalisant la diffamation et l’injure envers les harkis
Le Sénat français a adopté jeudi dernier une proposition de loi visant à pénaliser la diffamation et l'injure envers les harkis. Votée à l'unanimité, cette loi, selon ses concepteurs "est indispensable pour éviter que ne se reproduise l'impensable : les propos tenus par un élu de la République n'ont pas été condamnés", faisant allusion à l’élu socialiste Georges Frêche, qui, le 11 février 2006, avait comparé les harkis à des "sous-hommes". Exclu du Parti socialiste, il avait été poursuivi en justice pour "injures raciales" par plusieurs associations, mais il avait été relaxé.
D’autre part, un autre débat se profile, mené aussi à l’initiative de la France : Faut-il commémorer le 18 mars 1962 ou le 5 Juillet 62 ? La France demandera-t-elle à l’Algérie qui fêtait son indépendance le pardon sur le drame des pieds-noirs et de ses harkis cet été 62 date à laquelle la première gouvernance de l’Algérie indépendante entrait dans des conflits sanglants de leadership. Il faut rappeler qu’au lendemain des accords d'Evian du 18 mars 1962 consacrant le retrait français d'Algérie, entre 60. 000 et 75 000 harkis et supplétifs, selon les historiens, abandonnés en Algérie, furent victimes de sanglantes représailles.
Selon le journal Le Point du 20 janvier dernier, Jean-Pierre Raffarin, envoyé spécial de Nicolas Sarkozy pour la coopération économique entre les deux pays, "a soulevé la question devant les autorités algériennes sans obtenir de réponse claire." A son tour, Claude Guéant, lors de sa visite à Alger le 5 décembre dernier, "a dû se contenter du programme prévu avec son homologue et de discussions sur les visas. L'audience qu'il espérait du président Bouteflika ne lui a pas été accordée." Du côté algérien, rapporte la même source, le ministre algérien des Affaires étrangères, Mourad Medelci, de passage à Paris, a demandé "de la sobriété et de la concertation" pour les commémorations. Au Quai d'Orsay, une cellule de diplomates "travaille dans cet esprit sous la conduite de l'ancien ambassadeur Hubert Colin de Verdière. En attendant, la tension demeure : des associations de rapatriés qui projetaient un pèlerinage à Notre-Dame d'Alger assurent que leurs visas ont été refusés."
Alain Jupé : "Envisager le 50ème anniversaire dans la modération"
Les propos de Mourad Medelci exhortant la France à " la sobriété et la concertation", esprit avec lequel devrait être accueilli le Cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie, apparaissent n’être qu’une faible réplique aux déclarations de son homologue français Alain Juppé qui a "invité" l’Algérie à fêter le 50 ème anniversaire de son indépendance "dans un esprit de modération ": "Nous avons convenu avec le président Bouteflika, lorsque je lui ai rendu visite l'année dernière, d'envisager la célébration du 50e anniversaire de l'indépendance de l'Algérie dans un esprit de modération, en essayant d'éviter les extrémismes de tous bords", avait déclaré Alain Juppé lors d'une audition devant la commission des Affaires étrangères de l'Assemblée nationale."J'espère qu'on va continuer sur cette ligne. Surtout, nous nous étions mis d'accord pour dire : regardons l'avenir. Essayons de fonder la relation franco-algérienne sur l'avenir, et pas sur le passé"
L’historien Guy Pervillé : l’historien dénonce la censure
Enfin, une autre affaire liée à ce Cinquantenaire a été révélée par le journal Le Figaro dans son édition du 23 janvier dernier sous le titre "Guerre d'Algérie : un historien dénonce une censure" L’affaire a été révélée par Pierre Assouline sur son blog "La République des livres." Le journal écrit:" Fin 2010, l’historien Guy Pervillé, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Toulouse/Le Mirail, connu pour ses travaux de recherche sur la colonisation et la décolonisation de l’Algérie, a été contacté par le directeur chargé des Archives de France, « afin de rédiger un article, le plus objectif possible, sur la fin de la guerre d’Algérie dans la publication annuelle du Ministère de la culture ». Sur son site, Guy Pervillé raconte : «J’ai envoyé cet article à la date prévue, et accepté quelques corrections mineures, avant d’envoyer mon texte définitif le 17 juin 2011. Puis j’ai appris, un peu avant Noël, que mon texte avait été amputé des quatre cinquièmes sans que je sois consulté, et qu’il paraîtrait sans ma signature». En effet, la notule publiée dans le guide des commémorations nationales n’a plus grand chose à voir avec le texte d’origine, que l’on peut lire sur le site de Guy Pervillé. Comme le remarque Pierre Assouline, «ont sauté notamment les évocations du rôle de l’OAS, des enlèvements des Français, des massacres de harkis et de leur abandon…Le nom même du général De Gaulle n’y est plus, un exploit !» dénonçant un acte de censure, Guy Pervillé regrette que l’ont ait gâché «une très bonne occasion de tenir un langage de vérité sur un sujet encore douloureux, un demi-siècle après les faits ».
En tous les cas, force est de constater que Le Cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie fait grand bruit en Métropole et il flétrit dans l'ex-colonie.
R.M


